
Geodiversitas
48 (20) - Pages 499-523La description de matériel de l’odonate souche triasique Triassoneura andersoni Riek, 1976 (Formation Molteno, Afrique du Sud), incluant l’aile antérieure unique décrite à ce jour et du matériel inédit, dont la moitié basale bien préservée d’une aile postérieure, a conduit à une reconsidération approfondie de la proposition classique, selon laquelle les anisoptères (libellules), les zygoptères (demoiselles) et les anisozygoptères partagent une cellule discoïdale homologue (formant la zone triangle/supratriangle chez les anisoptères et le quadrilatère chez les zygoptères). En se concentrant sur le complexe basal, composé de la cellule discoïdale et de plusieurs éléments environnants, nous avons d’abord comparé l’espèce triasique à l’anisozygoptère actuel Epiophlebia superstes (Selys Longchamps, 1889). La morphologie rare observée sur certaines ailes postérieures de cette dernière s’explique mieux par une mosaïque de traits des ailes antérieures et postérieures, indiquant que la première nervure transversale renforcée apparaissant dans la zone MA-MP ne peut pas être homologue (ou, plus précisément, homonome) chez les ailes antérieure et postérieure, pas plus que la cellule qu’elle ferme proximalement. Considérer alors l’anisoptère souche jurassique Heterophlebia buckmani (Brodie, 1849), incluant une morphologie rare de l’aile postérieure similaire à celle documentée chez Epiophlebia superstes, renforce encore les inférences précédentes, mais montre également que l’introgression de caractéristiques morphologiques d’une paire d’ailes à l’autre est un phénomène répandu chez les odonates. Dans cette perspective, la morphologie du complexe basal chez les anisoptères, illustrée par l’espèce actuelle Aeshna cyanea (Müller, 1764), s’explique au mieux par l’hypothèse selon laquelle, à un certain stade le long de la souche du groupe, la configuration de l’aile postérieure a intégralement remplacé celle de l’aile antérieure (i.e., que cette dernière a été « postériorisée »). À l’inverse, sur la base d’une révision du zygoptère-souche crétacé Congqingia rhora Zhang, 1992 et de données sur l’espèce actuelle Chalcolestes viridis Van der Linden, 1825, la morphologie du complexe basal chez le groupe total des zygoptères s’explique au mieux par l’hypothèse selon laquelle la configuration de l’aile antérieure a intégralement remplacé celle de l’aile postérieure (i.e., que cette dernière a été « antériorisée »). Un modèle hypothétique correspondant étroitement aux configurations observées est proposé, impliquant deux modules, résultant de la duplication d’un module primaire hypothétique, et évoluant indépendamment (i.e., étant des paralogues), contrôlant la configuration du complexe basal et conservant la capacité d’être activés dans l’une ou l’autre paire d’ailes. Les mérites de notre proposition doivent être testés plus en détail à la lumière de la morphologie des taxons fossiles de l’assemblage des « anisozygoptères », qu’elle pourrait contribuer à démanteler, et, parallèlement, grâce à l’enrichissement des données génomiques sur les odonates. Ce cas fait écho à ceux des arches chez les vertébrés à mâchoires et des verticilles des fleurs d’angiospermes, tous deux impliquant des structures paralogues modelées par des gènes de développement paralogues.
Homonomie, paralogie, module, conamen, Formation Molteno